• Séverine C.

"STORG" (Stay Or Go) : fiction... ou futur possible ? 2/2

Rappel de l'épisode précédent. Un jour dans le futur :


Jayme s’extirpe du lit et traîne ses savates jusqu’à la salle d’eau. Il ouvre le robinet. Une seule goutte de ce qui est devenu l’or bleu s’en échappe.

Il peste de toute son âme. « Merde, c’est pas vrai ! Ils ont encore foiré leurs préemptions ! ».



Il n'existe plus aucune source d'eau potable sur terre qui n'appartienne pas à une entreprise privée. Les états se sont complètement désengagés il y a bien longtemps.

Les Securiry Majors négocient individuellement chaque année avec les exploitants privés le droit à l'eau potable domestique et dans les supermarchés. À certains endroits du globe, l'eau a disparu. Ailleurs, les sources préemptées par les intérêts privés se tarissent un peu plus chaque année.


C'est la deuxième fois en deux mois qu'il n'y a plus d'eau au robinet. Jayme craint que ce soit pareil au supermarket sur les bouteilles auxquelles son STORG lui donne droit. Il lui arrive d'acheter l'or bleu sur le market-off.



Jayme pense à son pote Harod qui fait partie d’un groupe de life players. Harod doit être en vol pour l’Islande à l’heure qu’il est. Il fait partie des jeunes des quartiers riches. Ses parents ferment les yeux sur les dépassements astronomiques de la security insurance avec ses sorties au-delà de 80% de risque.

Harod et ses potes jouent avec leur vie pour se sentir vivants. Ils prennent des "real life shoots" dans les lieux les plus tendus. Rues, quartiers, provinces, villes, pays.


Harod doit être dans l’avion, c’est quasi sûr. Direction le spot le plus en vue des life players en ce moment. Celui d'un volcan en Islande. Le trajet en avion a obtenu un risk-scoring de 76%.

Terrorisme, vol au-dessus de la mer, faible formation du staff aérien, cyclones, air saturé en CO2, épidémie en cours, dépendance hydrique et alimentaire de certains pays. Pour celui qui veut jouer sur le fil, voyager est du pain béni.

Cela fait trois mois que les experts avertissent de l’imminente éruption du volcan. Il est prévu que le risk-scoring passe à 98% sur place. Jayme ne se frotte pas à ça. Ses moyens ne lui permettent pas de multiplier sa redevance journalière par 200. Question de choix : stay or go. Rester ou sortir.

Parfois, il suffit simplement de partir de chez soi quelques minutes en retard par rapport à l’heure "vivement" recommandée par le STORG pour payer le max. Tout se joue sur ces poignées de secondes qui modifient le risque.

Le grand-père de Jayme lui avait dit : « le monde de demain appartient aux banques ».

Il s’est planté.

Le monde que connaît Jayme appartient à ceux qui assurent la vie parce que les peuples ont demandé que la certitude remplace l’incertitude. Alors la prévisibilité a balayé l'imprévisible et le certain a pourfendu l’aléatoire.

Comme les autres, son grand-père a vendu sa liberté et celle des ses descendants aux ors étatiques pour être assuré d'une vie longue, sans à-coups et sous-contrôle.


Jayme finit par sortir de chez lui à 8h53. Son risk-scoring est de 38%.



« Votre sécurité est votre liberté »

continue de s'afficher outrageusement sur les panneaux propagandistes des Security Majors dans les rues,

depuis cette époque où tout a commencé mais dont plus personne ne se souvient.


Décembre 2021