• Séverine C.

"STORG" (Stay Or Go) : fiction... ou futur possible ? 1/2


Jayme se réveille avant l’heure prévue. Son STORG n’a pas encore sonné.


Hier, Jayme s’est couché tard. Il a participé à « Ever more » pour gagner des heures de vacances. Le conseiller qu’il paye depuis quelques années pour lui souffler les tendances collectives est plutôt bon. Il en coûtera à Jayme deux heures sur les dix gagnées. C’est toujours ça de pris jusqu’au prochain « Ever More ».


Heures de vacances, pilules de vitamines, accès aux ventes de vêtements de couleurs, rabais sur la prime d’assurance, heures de recharge de transport, masques-confort auto-ventilés en oxygène, … le moindre dépassement au quotidien régulé se gagne.


La règle est simple : une série de questions est posée et le citoyen inscrit doit donner une réponse depuis son écran. Il n’a que deux secondes pour se rapprocher de la réponse donnée par la majorité des participants. La majorité s'entend à plus de 70%.

Le jeu consiste à se caler sur les autres. L’important n’est pas la pensée individuelle mais la réponse prévalente. Question de stratégie.

Des groupes qui s’entendaient pour coordonner leurs réponses ont été démantelés et sévèrement sanctionnés : interdiction de participation pendant dix ans. Être interdit de « Ever more », c’est se condamner à un quotidien médiocre.



Le STORG de Jayme sonne enfin. Il peut maintenant se lever.


Le bracelet STORG, de son vrai nom « Stay Or Go », est attribué à tout le monde à la naissance. Sa taille est modulable et Jayme l’a toujours eu à son poignet. Il a été fourni par la Security Major à laquelle ses parents ont été rattachés. Ses grands-parents avaient pourtant souscrit à une autre Major, à l’époque où « tout » a basculé.

Les fichiers se transfèrent depuis des décennies entre les cinq Security Majors à coup de millions d'USD. Des citoyens passent d’une major à une autre parce qu’ils font partie de la liste des transférés. Les plus rentables, ceux qui répondent au meilleur ratio risques/prime, se monnayent cher.

Le STORG de Jayme affiche le risque du jour : « 30 % ». Il a rentré son parcours hier soir. Il doit passer par une rue où un bâtiment tient à peine debout depuis que les nappes souterraines sont à sec.


Mais pas besoin de réfléchir. À 30 %, Jayme peut sortir. La prime du jour prélevée par sa Security Major ne bougera pas. C’est le GO.


À partir de 36% de risque à la fois encouru à cause des autres et généré aux autres, chacun doit évaluer sa décision chaque matin. "STAY" ou "GO". Rester ou sortir. La prime journalière de base peut-être multipliée par deux-cents. Impossible pour certains de payer de telles sommes.


La Worldwide Data a tout mixé pour la journée :


taux d’oxygène et de dioxyde de carbone dans l’air, taux de circulation des virus, taux de criminalité, mouvements des groupes terroristes, température, force du vent, indice solaire, humidité de l’air, taux de fréquentation humaine, qualité des routes, activité sismique, activité volcanique, déplacement des plaques tectoniques, usure de la roche, niveau des nappes phréatiques, saturation de l’eau en polluants, approvisionnement en matières alimentaires, trajectoire des météorites, axe de rotation de la terre, …


La liste est encore très longue mais elle n’intéresse plus personne. Elle s'allonge au fil des années.


Toutes les données ont été croisées avec les analyses de Jayme récoltées par le STORG pendant qu’il dormait : taux de glycémie, taux de globules blancs et rouges, rythme cardiaque, tonus cérébral, tonus musculaire, tonus oculaire, taux vitaminique, …. Tous ses organes ont été sondés. Jayme doit répondre chaque matin à cinq questions permettant de mesurer son état mental du jour.


Le tout a été savamment couplé aux analyses de ceux pouvant potentiellement croiser la route de Jayme aujourd’hui. Il est déjà arrivé qu’avoir rendez-vous avec une fille multiplie sa prime par trente. Il est arrivé que Jayme ne puisse pas voir ses parents pendant un mois : risque trop élevé.


Tremblements de terre, éruptions volcaniques, glissements de terrain, ouragans, inondations, orages, accidents, chutes, attaques, agressions, attentats, maladies, épidémies, plus rien n’échappe désormais au STORG qui mesure le risque quotidien de et pour chaque citoyen.

À l’époque des grands-parents de Jayme, alors que le monde commençait sa lente descente après avoir atteint le sommet de sa parabole, chacun avait sa vision bien à lui de la liberté. Pour certains, c’était pouvoir consommer. Pour d’autres, c’était avoir le choix des décisions. Pour d’autres encore, c’était exister en dehors de tout système. Mais pour la majorité, c'était vivre et se déplacer en sécurité. La peur a gagné.

Vieillir était devenu une course contre la montre et mourir inacceptable.


Parce que l'Homme ne put complètement défier les lois de la nature et du temps, il fallut trouver comment assurer le peuple.

Jayme s’extirpe du lit et traîne ses savates jusqu’à la salle d’eau. Il ouvre le robinet. Une seule goutte de ce qui est devenu l’or bleu s’en échappe.


Il peste de toute son âme. « Merde, c’est pas vrai ! Ils ont encore foiré leurs préemptions ! ».


2/2 prochainement .


Séverine Camus, octobre 2021